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Livres du mois

 

Jean-Louis Hue,
L’Apprentissage de la marche,
Grasset, 2010, 19.05 €.

« Dire que les vrais voyages se font dans les livres et qu’il n’est d’ailleurs que par la littérature serait peut-être un paradoxe difficile à soutenir. Mais ce sont les livres qui donnent le goût du voyage, qui confèrent sa dimension et son sens à ce que les Allemands appellent la Wanderung, la promenade, la randonnée. Bref, la marche à pied, cette aptitude immémoriale de l’être humain qui semble aujourd’hui se perdre avec la  édentarisation mobile. Le séduisant et paisible livre de Jean-Louis Hue rappelle à quel point la marche – pour le plaisir ou la curiosité, dans la solitude revendiquée et l’errance assumée – est liée à la littérature. Son histoire de la marche est en réalité une chronique des écrivains voyageurs ; si, pour les premières étapes (Pétrarque, Rousseau ou Stevenson…, le chemin est comme tracé d’avance, les derniers chapitres sur Robert Walser, l’éternel vagabond dans la neige, le Jacques Lacarrière de L’Été grec et les propres souvenirs de l’auteur sur la route de Compostelle ont toute la force d’une expérience intime, ils transmettent bien cette saveur de liberté reconquise, cette appropriation des paysages sans violence ni occupation que procure la pacifique marche. »

Jean Lacoste, La Quinzaine littéraire n° 1017 du 16 au 30 juin 2010.

 

 

 

 

Jean-Christophe Ballot et Peter Handke,
Les trente-six vues de la Sainte-Victoire,
Gallimard, 2010, 29 €.

En quatre saisons, Jean-Christophe Ballot a arpenté la montagne Sainte-Victoire jusqu’à s’y fondre, s’y dissoudre, en quête d’une révélation. En écho aux Trente-six vues du mont Fuji gravées par Hokusai, l’artiste retient une séquence de 36 vues de la montagne, en 46 tableaux. Il y restitue les variations incessantes des jeux de l’air et de la lumière. Avant lui, en hommage à Paul Cézanne, Peter Handke avait traduit dans La Leçon de la sainte-Victoire la nécessité qui s’était imposée à lui de découvrir et d’interroger cette montagne provençale. En mêlant les images de Jean-Christophe Ballot à des extraits du texte de Peter Handke, l’ouvrage force la rencontre inédite de deux oeuvres et de deux regards intemporels et poétiques sur un site inscrit dans le patrimoine naturel, culturel et vivant.

 

 

 

D. H. Lawrence, Croquis étrusques,
Le Bruit du temps, 2010, 28 €.

« Les représentations étrusques ont quelque chose de poignant. Ces léopards qui tirent leur longue langue ; ces hippocampes qui vont flottant ; ces daims mouchetés qui voudraient esquiver le coup au flanc ou à l’encolure : voilà qu’ils s’insinuent dans notre imagination pour ne plus en partir. Nous revoyons le profil ondoyant de la mer, les dauphins qui bondissent en virgule, le plongeur en sa chute si précise, le petit homme qui derrière lui gravit si vivement la roche… et puis, ces hommes barbus mi-allongés sur les lits de banquet, cette façon qu’ils ont de brandir l’oeuf mystérieux ! et ces femmes à la coiffure conique, quelle étrange manière elles ont de se pencher en avant pour des caresses dont nous ne savons plus rien ! Et c’est gaiement que les esclaves nus se baissent pour saisir les jarres de vin. Leur nudité est leur vêtement même, plus facile à porter qu’une étoffe… (…) C’est comme si un courant puissant venu de quelque vie différente les traversait de part en part, sans rien de commun avec le courant artificiel qui nous anime aujourd’hui ; comme si les Étrusques tiraient leur vitalité de profondeurs inconnues dont l’accès nous est désormais refusé. »
D. H. Lawrence, Les Tombes peintes de Tarquinia, 1927.

Une édition admirablement soignée, tant par la qualité de l’objet (format, choix du papier, illustrations) que par la traduction et la précision des notices. Le livre comporte les reproductions des photographies que Lawrence lui-même avait choisies pour illustrer son essai.

 

 

 

Collectif, Autoportraits
de photographes,
Actes Sud/Photo Poche, 2010, 14.57 €.

D’où vient l’autoportrait et comment s’est-il développé depuis 1839 en photographie ? Reprenant à l’origine les codes de l’autoreprésentation picturale, l’autoportrait photographique s’en affranchit à la fin du XIXe par une liberté de ton et parfois un point de vue ludique. Cultivant par la suite les nouvelles formes établies par le médium – la superposition, la série, l’ombre –, l’autoportrait se répand pour devenir, dans les années 1960, une expression en soi et constituer un véritable genre. Ce recueil montre à la fois la diversité des approches, les jeux et les enjeux de l’intime et les liens avec les problématiques de chaque époque traversée. Grâce à une lecture empathique de chaque autoportrait, un nouveau paysage apparaît, celui d’artistes sensibles et libres qui signent leur passage dans le monde par ce qui les identifie le plus, leur style.

 

 

 

 

 

 

Roberto Juarroz, Poésie et création,
José Corti, 2010, 19 €.

Peut-on définir la poésie ? Le poème comme organisme incomplet. La parole et le silence. Renoncements de la poésie moderne. Nécessité et intensité de la parole dans le poème. La poésie est reconnaissance de l’absurde et de l’anti-absurde. Le poème devant l’abîme de la condition humaine. La reconnaissance totale du réel. Poésie et philosophie. Disponibilité du poète. Poésie et expérience de la mort. La poésie comme forme périssable et comme présence. Poésie et art. Le poète et sa vision du monde. Poésie, connaissance et sagesse. Le bouddhisme Zen. La mystique. Possibilité d’une synthèse des possibilités humaines. Science et humanités. Nécessité d’un penser majeur. Poésie, reconnaissance et création de réalité. Poésie et métaphysique. Poésie et idéalisme. La poésie comme regard à partir des limites et le poète comme voyant. La fondation de l’être par la parole. L’irrationnel et le plus que rationnel. La poésie devant l’éthique et l’esthétique. Toute poésie est une éthique profonde. La poésie est-elle une « consolation » ? Une aventure nécessaire. C’est en 1987 que les éditions Unes ont publié cette réflexion intemporelle qui fit beaucoup pour la découverte de Roberto Juarroz en France. Les éditions José Corti la reprennent aujourd’hui, dans la traduction de Fernand Verhesen.