Le mur invisible de Marlen Haushofer

Nous voilà pénétrant la forêt à ses côtés, suspendus à la découverte journalière d’une captivité aussi symbolique que tangible par laquelle nous redécouvrons – comme le fait l’héroïne – les gestes de la survie. Au fil de ses fils brodés, l’auteur tisse la toile de son apprentissage de la solitude et de l’apnée temporelle. Elle suspend notre souffle et notre appétit d’action jusqu’aux limites du possible et construit, sans en avoir l’air, un bouleversant épisode fondateur, venant non pas objectiver l’ouvrage, mais le figer à jamais dans l’intemporel du monde de manière spectaculaire. Un sentiment de vertige nous saisit alors, au moment ultime où l’inouï fait irruption dans un magistral coup de théâtre. Il ne m’a été donné que trop rarement de ressentir à ce point la voix féminine qui écrit.

Marlen Haushofer exauce toute sa féminité en chaque page de son roman et en chacune de ses phrases vécues et ciselées. Son pouvoir de narratrice est souverain. N’est-ce pas le propre des grandes narrations de nous maintenir dans le mystère de l’advenir des faits ? Si fait.

Et nos attentes savamment entretenues dans la suspension des événements s’aiguisent délectablement. Le Mur invisible est un trésor de dépouillement, un exercice de solitude, une expérience d’essoufflement par laquelle le lecteur éprouve subtilement le sentiment de sa finitude. Les bêtes aussi sont symboliques chez Haushofer, chien, chats, cervidés et ongulés, jusqu’à ces corneilles noires, vestales annonciatrices de la catastrophe, parmi lesquelles se distingue l’une d’elle : blanche. Celle que l’auteur se propose d’aller nourrir. Comme si elle nourrissait, au terme de son voyage statique, son âme toute entière régnant sur nos êtres.

Pietro Pizzuti


 
Powered by Wavenet
Copyright 2014 CFC-Éditions asbl, 14 place des Martyrs, 1000 Bruxelles - Tél. 02/227 34 03 - info@cfc-editions.be
Avec le soutien de la Commission communautaire française.